Article d’opinion
De l’institutionnalisation à l’appropriation de la démarche qualité dans l’enseignement supérieur au Gabon : analyse des défis à l’Université Omar Bongo

Carine Mengue
Rapporteur de la Cellule Interne d’Assurance Qualité (CIAQ) et
Enseignante-chercheuse au département de Lettres modernes à la Université Omar Bongo
La présente réflexion poursuit une double ambition : retracer le processus d’institutionnalisation de la démarche qualité au sein de l’Université Omar Bongo (UOB) du Gabon, puis analyser les perspectives et les enjeux stratégiques sous-tendus par le programme de formation HAQAA3 sur l’Assurance Qualité Interne (AQI), organisée en avril 2026.
Etablissement créé sur les cendres de l’Université Nationale, l’UOB se pose comme le pôle matriciel et la vitrine de l’enseignement supérieur au Gabon. A l’image de nombre d’Etablissements d’Enseignement Supérieur et de Recherche (EESR) sous-régionales, elle est confrontée à des vulnérabilités critiques qui ralentissent le développement et le maintien des standards de qualité. La massification, les exigences de mobilité académique, l’adéquation formation-emploi, la pénurie d’outils numériques tant en matière de suivi des cohortes, d’évaluation des enseignements que de traçabilité des données relatives à l’insertion professionnelle, constituent autant de défis majeurs auxquels fait face cette institution historique. Il convient de préciser que, depuis plus d’une décennie, des réflexions visant à implémenter la culture des normes et des standards dans la formation ont été initiées sous l’impulsion d’instances régionales et internationales. A titre d’exemple, on peut citer la résolution du Conseil des Ministres du CAMES de 2006, enjoignant aux Etats membres d’accompagner l’adoption du système LMD par une politique nationale d’Assurance Qualité. Cette stratégie va être réaffirmée par la recommandation de Paris lors de la Conférence Mondiale sur l’Enseignement supérieur organisée par l’UNESCO en 2009, préconisant la mise en place de mécanismes d’Assurance Qualité dans les pays en développement dans le but d’accompagner la montée en puissance de leur enseignement supérieur.
Soucieuses de mettre à profit les outils acquis lors de la formation DIES AQA (février 2018-mars 2019), les autorités universitaires ont impulsé la formalisation d’un cadre règlementaire, car l’Assurance Qualité s’imposait comme un levier majeur de développement et de modernisation de l’UOB. Après une première tentative restée infructueuse – l’arrêté rectoral N° 2119 du 13 février 2019, portant création et fonctionnement de la Cellule Interne d’Assurance Qualité (CIAQ) n’ayant pas été suivi de la désignation de ses membres -, l’UOB va de nouveau s’engager dans le déploiement d’un dispositif juridique. Les arrêtés rectoraux N° 26924 du 06 mai 2024 et N° 27224 du 13 mai 2024 viennent réinstaurer et ancrer de manière durable le processus d’implémentation de l’architecture normative, avec respectivement la refondation de la CIAQ, puis la nomination formelle de ses membres. Dans la perspective de s’arrimer aux référentiels régionaux, la CIAQ-UOB a mené durant la période de juin à septembre 2024 une activité de mise en conformité des maquettes pédagogiques des facultés, conformément aux exigences du CAMES et des cadres d’harmonisation continentaux. Parallèlement au processus de normalisation engagé à l’UOB, la dynamique d’institutionnalisation de la qualité se poursuivra deux ans plus tard par l’adoption de l’arrêté ministériel N°011 du 21 avril 2026, portant organisation, attribution et fonctionnement des CIAQ au sein de l’ensemble des EESR publiques et privées en République gabonaise. Cette décision de la tutelle vient consacrer formellement le statut et les prérogatives de l’instance centrale de cette politique : l’Agence Nationale d’Assurance Qualité (ANAQ).
Cependant, en dépit de l’application de ces mécanismes institutionnels – comprenant les textes, les manuels de procédures opérationnelles, la structure dédiée -, les principes de la démarche qualité peinent à s’imposer dans les pratiques pédagogiques quotidiennes à l’UOB. Un ensemble de facteurs convergents peuvent être imputés à cette dissonance observée entre le processus d’institutionnalisation et le faible dynamisme en matière d’appropriation de la qualité au sein de l’institution. Sans être exhaustif, on pourrait mentionner trois (3) facteurs essentiels qui ralentissent le basculement de la formalisation à l’appropriation de la qualité interne. Le premier relève des insuffisances matérielles et (infra)structurelles : absence d’un local fixe dédié à la CIAQ ajouté à son sous-équipement, massification constante du flux des étudiants, quasi-inexistence d’équipements informatiques pour les étudiants et les enseignants, fonds documentaires obsolète, etc. Le deuxième obstacle a trait à la résistance de la communauté enseignante face au changement organisationnel, la qualité étant fréquemment assimilée à un instrument bureaucratique coercitif susceptible d’attenter à la liberté académique. La troisième explication quant à elle est à chercher dans le faible taux de campagnes de sensibilisation ciblant spécifiquement les enseignants-chercheurs. Ce déficit de communication freine sans conteste le plein engagement de ces acteurs universitaires dans le processus de co-construction d’une université résolument engagée dans une démarche d’amélioration continue.
Avec la formation HAQAA3, l’Université Omar Bongo a été invitée à réinterroger son cadre et sa politique d’AQ, à déconstruire son approche biaisée de la qualité afin de la transformer enfin en un modèle dynamique et participatif. A cet effet, les acteurs de terrain doivent réexaminer la gouvernance académique et l’évaluation pédagogique à l’aune des African Standards and Guidelines for Quality Assurance in Higher Education (ASG-QA) qui représentent un levier déterminant pour l’excellence des formations et la valorisation des diplômes. Par ailleurs, de nouvelles perspectives orientées vers les enjeux émergents ont été ouvertes par l’initiative HAQAA3 : il s’agit notamment des réflexions sur l’AQ dans l’école doctorale, de l’adoption éthique de l’Intelligence Artificielle (IA) dans l’enseignement supérieur et du développement du numérique éducatif. En conséquence, il devient urgent aujourd’hui pour l’UOB de structurer davantage et pérenniser ses mécanismes d’AQ. En prenant appui sur ces repères conceptuels, l’institution se doit de systématiser les activités d’(auto)évaluation rigoureuses et de multiplier les ateliers de restitution et d’appropriation au bénéfice des Doyens de facultés, des Directeurs de départements, des Responsables et des équipes pédagogiques. Ainsi pourrait-on, avec l’optimisation de ces priorités opérationnelles, envisager de passer d’une posture institutionnelle à une logique inclusive de conformité, transformant par là-même la contrainte qualité en une valeur académique réellement partagée.






